Cannibales

La viande, ce n’est pas quelque chose,

 

                 c’est quelqu’un (*) !

 

L214 vache-ensanglantee

    Ils sont malheureux dans leurs élevages ?

   Qu’ils aillent donc à l’abattoir !… (Photo L214)

 

 

Depuis 1985, le 20 mars fait date. Cette année-là, l’association américaine Farm a décidé que ce serait la Journée sans viande. En France, c’est International campaigns  qui relaie l’opération. Le but de la journée est d’attirer l’attention du public sur la consommation de chair animale et de produits animaux en général.

Bien entendu, l’initiative ne reçoit pas une très grande audience. La viande, pour beaucoup de gens, cela fait partie de la vie. Boudins, rôtis, hamburgers, andouillettes, foie de génisse, escalopes de veau, gigot d’agneau, tripes à la mode de Caen… La viande, libre ou emprisonnée dans du cellophane, se décline dans tous les registres. Sur tous les thons. Car le poisson, c’est aussi de la viande. Etonnant, non ?, comme dirait l’ineffable et mille fois regretté Pierre Desproges.

Mais qu’est-ce que la viande, au juste ? Un truc insipide lorsqu’on le déguste cru, avec un arrière-goût vaguement douceâtre et métallique à la fois qui est celui du sang, et dont la couleur varie du rose clair au rouge foncé (quand ça vire au noir ou au verdâtre, s’éloigner rapidement !). Mais, grâce à la chimie, même quand c’est rose, vermillon ou carmin, on n’est pas très sûr. Comment l’obtient-on ? En trucidant des milliards de pauvres bêtes qui ne nous ont rien fait… La vie est cruelle, n’est-ce pas ? En les découpant une fois qu’on les a vidées de leur hémoglobine (trop, c’est trop), en en faisant des morceaux choisis et en les apprêtant avec tout le génie dont on est capable.

Après, on se met à table.

Curieuse habitude, si l’on y réfléchit bien, que la consommation de viande. Et qui vient de loin ! Déjà, il y a quelques millions d’années, on suppose que l’homme ou, à l’époque, ce qui lui ressemblait et n’avait pas encore inventé la machine à coudre ni à faire des saucisses, mangeait ce qu’il trouvait. Cela signifie que, pour fêter Thanksgiving, il se sustentait des restes d’un animal mort depuis une semaine ou deux (mais on n’avait pas la notion du temps en ce temps-là). La digestion était certes un peu laborieuse, mais les bénéfices nutritifs certains.

Ensuite, on trouve le chasseur. Comme les mammouths récalcitraient un peu à se laisser ronger les osselets, on n’en mangeait pas très souvent. C’est pour cela qu’on a inventé l’agriculture. Et le cannibalisme. Car un bipède, c’était plus facile à attraper.

Je sais, cela choque, quand on parle de cannibalisme. On n’est pas comme ça, quand même… Non que je veuille vous offenser, comme dirait Elisabeth de Fontenay, mais qu’est-ce que vous croyez ? Dionysos réduit en pièces par les Bacchantes, Orphée itou… Vous n’allez pas croire que c’était pour en faire des colliers, tout de même… Les mythes nous disent souvent des choses que nous ne voulons pas entendre. Bon. Voyons plus près de nous. Il y a une scène, dans le Satiricon de Fellini, où, lors des obsèques d’un dignitaire quelconque, puissant et aimé, le cadavre passe à table… Et se retrouve dans les assiettes. C’est qu’on voulait garder quelque chose de lui… A cette époque, on ne faisait pas les chochottes. Plus près de nous encore, en 1870, dans le Périgord (dans le Sud-ouest, on aime les nourritures roboratives), un jeune homme bien sous tous rapports se retrouve au centre d’un affreux malentendu, est lynché puis à moitié dévoré par une foule déchaînée. Jean Teulé, dans Mangez-le si vous voulez, raconte ce fait divers macabre, qui nous éc?ure un peu tout en nous parlant de nous… Et il semblerait qu’il subsiste peut-être encore quelques lointaines ethnies, perdues au fin fond de la jungle, qui ne rechignent pas sur un morceau de mollet passé au feu de bois. Manger des animaux, c’est une nouvelle forme de cannibalisme.

Car aujourd’hui, on est civilisé. Ouf ! Les fêtes villageoises ne sont que tablées joyeuses suçotant cuisses de grenouilles, se délectant de foies de chevreuils, pansettes d’agneau et tripoux de veau, cuissots de sangliers, langues de b?uf et pieds de cochon. A l’arraché. Pour se détendre, on mâchouille deux feuilles de laitue qui emprisonnent quelques lardons.

D’ailleurs, est-ce qu’on leur a demandé leur avis, aux lardons ? Au passage, lardon, en argot, signifie « petit enfant »…

Abattoir… Terreur… Souffrance… Coups… Blessures… Couteau… Agonies… Sang… Cris…

On rigole moins, là?

Une journée sans tuer, même par procuration, est-ce si terrible que la plupart de nos concitoyens trouvent cela totalement incongru ? Je me suis attablée hier, avec une amie, dans une petite brasserie. Nous nous sommes dit que nous trouverions bien quelque chose à nous mettre sous la dent qui n’ait pas exigé la contribution involontaire d’un animal. Que nenni !  Nous sommes parties, laissant un serveur un peu décontenancé et une voisine de table interloquée… Oublions cela ! Certes, les animaux que vous mangez (moi, je n’en mange plus, parce qu’ils me ressemblent trop !) n’étaient pas heureux dans leur élevage. Bourrés de médicos, les jambes frêles et la tête ailleurs. C’est vrai. Alors, franchement, qu’est-ce qu’ils en avaient à foutre de vivre ou de mourir ? L’abattoir finalement, pour eux, c’est une délivrance. C’est comme l’histoire du type qui élevait de gentils lapins, pour les accommoder avec de la moutarde. Une jeune femme un peu naïve lui dit que ce n’était pas bien de les tuer. Il lui a répondu : puisque je les élève, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Frappé au sceau du bon sens.

< span style="font-size: 10pt;">Alors, on leur a peut-être rendu service, en les bouffant… Non ?


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 Une des oeuvres de Clémence Joly. Sa démarche n’est pas avant tout militante, mais cette artiste française, particulièrement appréciée outre-Manche, n’est pas insensible aux violences faites aux animaux : « Si mon travail peut permettre de sensibiliser l’opinion sans passer par toutes ces images ‘gore’, j’en suis ravie. »

 

Et puis la viande, c’est tendance. Il y a plein d’artistes qui se montrent fascinés par la viande. Il y a quelques mois, une jeune femme que tout le monde semblait connaître à part moi, Lady Gaga (un nom facile à retenir), s’est pointée dans une cérémonie genre Molières mais pour jet set new-yorkaise déjantée, vêtue d’une robe en viande crue, avec le petit coquet chapeau assorti. C’était d’un chic !… D’une mortelle élégance ! Jusqu’au 27 mars (il va falloir se dépêcher), le plasticien suisse Christian Gonzenbach expose des ?uvres fabriquées avec des peaux de lapins, des pattes d’autruches, des renardeaux naturalisés après que l’on a retourné leurs poils à l’intérieur… Tout cela ne se mange pas, mais se consomme.

Enfin, il y a cette artiste,  Clémence Joly, qui, elle, tricote des chapelets de saucisses, des jambons, des entrecôtes et des rôtis avec de la vraie laine. Ce que cela signifie, au fond, je n’en sais rien. Mais elle au moins, elle n’a tué personne pour cela.

 

                                                                                                                                                            Jeph Barn

 

(*) Le titre est emprunté à la phrase de David Chauvet, dans La raison des plus forts, éditions Radicaux libres : « Que chacun comprenne bien que lorsqu’on mange de la viande, on ne mange pas quelque chose, mais quelqu’un… »

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