Comme un oiseau blessé

Les CM2 étaient assis devant leurs écrans. Leur enseignante, une jeune femme qui débutait sa carrière, essayait de garder l’attention des enfants.

Quelqu’un leva le doigt.

     – Oui, Marisol ?

     – Chloé pleure.

     Chloé pleurait, en effet. Des sanglots énormes, des larmes qui tombaient sur le clavier de l’ordinateur.

     – Est-ce que tu veux sortir, Chloé ?

La petite fille hocha la tête. Marisol l’accompagna au bureau où il y avait toujours une conseillère à l’écoute des élèves.

     – Je pense que nous allons nous reposer un peu aussi. Fermez vos ordinateurs et venez calmement au milieu de la salle pour une petite méditation.

L’image qui disparaissait des écrans était une photo, datant du XXIe siècle, d’une vache suspendue par une patte accrochée à une lourde chaîne pendant qu’un homme couvert de sang lui coupait la gorge.

Après l’école, Adrien était comme d’habitude l’un des derniers élèves à quitter les lieux. On disait qu’il était rêveur, tête en l’air, étourdi. Les autres élèves se moquaient de lui. Pas seulement parce qu’il était étourdi. Quand on veut trouver une tête de turc, on se sert de n’importe quel prétexte.

Son grand-père l’attendait, comme toujours.

     – Tu as passé une bonne journée ?

     Le garçon ne répondit pas.

     – Ton sac à dos n’est pas trop lourd ?

C’était une des blagues de papi qui se rappelait l’époque où les sacs à dos étaient pleins de livres. Adrien ne rit pas.

     – Qu’est-ce qui ne va pas ?

     Adrien baissa les yeux vers ses pieds. Son grand-père les observa aussi.

     – Où sont passées tes baskets ?

     – Je les ai perdues.

     – Elles étaient toute neuves. On te les a rackettées ?  Je vais voir la directrice.

     – Non, papi, s’il te plaît.

Adrien ne voulait pas y retourner. Son grand-père préféra ne plus l’embêter. Demain il parlerait avec la directrice de l’école.

Ils marchèrent le long de la Seine avant de traverser le pont qui mène à l’île de la Cité. Leur appartement donnait sur le fleuve. Malgré cela, Adrien aurait préféré rester à Bagnolet. On y retournera, avait promis sa mère.

Construite 500 ans plus tôt, la maison avait survécu aux inondations sans trop de dégâts. Des employés du ministère travaillaient dans des bureaux au rez-de-chaussée.  Le garçon et son grand-père montèrent les grandes marches de l’escalier en pierre jusqu’à leur appartement au premier étage. Léopold, le cuisinier, leur ouvrit la porte. Framboise, le corniaud à trois pattes, se précipita vers eux en jappant de joie.

     – Bonjour, bonjour ! Je vous ai préparé un goûter délicieux. Mais Adrien, où sont tes chaussures ?

Le vieil homme et le garçon s’assirent à la table de la cuisine. Léopold plaça triomphalement devant eux un gâteau au chocolat à dix bougies.

     – Mais ce n’est pas mon anniversaire !

     – Non, c’est le mien, répondit son grand-père.

     – Il n’y avait pas de place pour mettre cent bougies, s’excusa Léopold, tout en les allumant.

     – J’avais oublié que c’était ton anniversaire, papi, bon anniversaire ! Souffle les bougies maintenant.

     – Tu peux le faire pour moi, je suis trop vieux pour les anniversaires.

Framboise les regarda manger, ses grands yeux d’épagneul suivant le trajet du gâteau vers la bouche puis se résigna à manger les petits biscuits pour chien que Léopold lui apporta sur une assiette.

     – Tu as beaucoup de devoirs pour demain ?

     – Un peu de recherche.

     Le grand-père savait que ce n’était pas la peine de poser plus de questions, Adrien ne répondrait pas. Il aurait pu être un bon élève mais il était médiocre.  Il s’ennuyait à l’école et, quand il faisait ses devoirs, c’était à toute vitesse. Cet après-midi pourtant, son absence de chaussures n’était pas la seule chose inhabituelle.

     – Je peux te montrer une photo, papi ?

Bien qu’il espérât à moitié qu’elle aurait disparu, l’image était toujours là quand il ouvrit son ordinateur.

     – Chloé a pleuré.

     – Je peux comprendre.  C’est une image terrible.

     – Nous allons étudier l’abolition de la viande ce trimestre.

  Framboise s’approcha d’Adrien et plaça une patte sur son genou.

     – Je dois promener la chienne…

     – Je t’accompagne. Mets tes vieilles baskets…

Pour ceux qui ne connaissent pas « le nouveau Paris », les parcs et les jardins sont remarquables.  Aussitôt les voitures personnelles bannies, la ville avait commencé à fleurir en réaction naturelle aux siècles de pollution. Framboise courut vers ses amis dans le parc qui avait été créé au beau milieu d’une grande place animée sur la rive gauche.

     – Si tu veux, on peut prendre le hovertram, j’ai envie de te montrer des souvenirs de mon enfance.

Adrien haussa les épaules.  Il était incapable d’imaginer son papi enfant. Après avoir persuadé Framboise de quitter les jeux intenses du parc, ils montèrent dans un tram en direction du XVe arrondissement. Ils en descendirent devant une haute grille peinte en noir et or.

     – Tu connais cet endroit ?

     Adrien fit non de la tête.

     – Papi, regarde ça !

     Il montra du doigt le sommet des deux loges en pierre.  Sur le toit plat de chacune d’entre elles avait été placée une magnifique statue en bronze. Il sortit sa mini-caméra et la mit en marche.

     – Ah, les taureaux ! On les a apportés ici à la fermeture de l’abattoir au XXe siècle.

Adrien fit une grimace. Ils franchirent le portail, passant devant un panneau qui annonçait :

     « Parc de Vaugirard. Site de l’abattoir de Vaugirard, fermé en 1976 ».

     Ils se trouvèrent dans un parc à l’ancienne. Il n’y avait ni potager ni bosquets d’espèces locales, seulement une pelouse, quelques arbres, un étang. Ils se dirigèrent vers un bâtiment long, tout en fer forgé et verre. La caméra d’Adrien capta tout.

     – Depuis plus de cent ans, c’est un marché aux livres mais c’était le marché aux chevaux à l’époque où on utilisait les chevaux comme moyen de transport. La plupart étaient vendus aux bouchers mais quelques-uns étaient épargnés s’ils étaient toujours capables de travailler.  Au bout du compte, presque tous terminaient leur vie ici.

Ils regardaient, à travers les murs de verre, les tables couvertes de vieux livres.

     – On les tuait ici, dans ce marché ?

     – Non, non, tous les bâtiments où l’abattage avait lieu furent démolis. On a créé ce joli parc pour que les gens ne pensent pas à ce qui était en train de se passer dans d’autres abattoirs en dehors de Paris. Mais quand le mouvement pour l’abolition de la viande a commencé, chaque année, des gens se rassemblaient ici pour demander qu’on arrête de tuer les animaux. Je me souviens être venu ici avec mes parents.  Tout le monde portait un t-shirt rouge, on marchait en procession jusqu’aux grands boulevards où on s’allongeait en mémoire de ceux qui…  Zut !

La chienne, calmement assise au bout de sa laisse tenue par le grand-père pendant qu’Adrien filmait, avait décidé de courir après un écureuil.Elle faillit faire tomber le vieil homme.  Elle avait l’air toute contente quand elle revint vers eux.

     – Tu peux couper ça ? J’en étais où ? Ah oui, je me souviens. Je pense que tu sais pourquoi mes parents m’ont appelé Morrissey ? C’était un musicien qu’ils admiraient beaucoup. Morrissey écrivait souvent sur les animaux, il chantait à propos des animaux, il parlait d’eux. Surtout, il ne les mangeait pas.

     – J’aime sa musique.

Morrissey/le grand-père sourit.

     – C’est un début. Tu me filmes toujours ?

     – Ouais, continue à parler.

     – Bon, d’accord, maintenant un peu plus d’histoire. Au XXIe siècle, des tragédies causées par le changement climatique ont tué des millions de gens. Les tsunamis en Australie, par exemple.

Zut, il n’aurait pas dû parler de l’Australie.

     – T’inquiète pas, papi, je connais l’histoire de mon père. Il n’est pas mort dans un tsunami, c’est le dictateur australien qui l’a fait assassiner.

     – Désolé. Je reprends. Des pays ont disparu sous les eaux de la mer, des millions de gens sont morts de faim. Et le dernier ours blanc est mort au Groenland. Et pendant tout ce temps-là, le mouvement pour l’abolition de la viande prenait de l’ampleur, pour enfin être pris au sérieux. Des journalistes et des politiciens s’étonnaient d’apprendre que la production de viande produisait plus de gaz carbonique que toutes les voitures sur terre, utilisait vingt fois plus d’eau que la culture des légumes, des fruits et des graines. L’industrie de la viande créait aussi des famines en engraissant les animaux avec des céréales qui auraient pu nourrir des humains.

     – Donc, qu’est-ce qui s’est passé ?  Qui a sauvé le monde ?

     – C’était un long processus. En France, le dernier abattoir a été fermé dans les années 2080, il y a trente ans.

     – A l’école nous avons appris que le réchauffement de la planète était en train de ralentir.

     – L’abolition de la viande en Chine a fait une énorme différence.

De retour à la maison, Mimi le robot était en train de mettre les couverts et Léopold paniquait dans la cuisine.

     – Dix invités à dîner et je n’ai qu’un seul robot pour m’aider !

     – Oh la la, ma fille exagère ! Elle a dit qu’elle n’invitait que mes amis proches…  Je vais me reposer un peu avant qu’ils arrivent.

Adrien resta pour aider Léopold. Il aimait travailler dans la cuisine, il envisageait même de devenir cuisinier quand il serait grand. Ou peut-être cinéaste. Léopold écoutait la radio comme d’habitude, il disait que ça l’aidait à se concentrer.

     – Merde !  Tu as entendu ?

Adrien, qui était en train d’arranger des canapés sur un plat, leva les yeux étonnés.

     – Le Parti ultra libéral a présenté une proposition de loi pour légaliser la chasse !  Jamais !

Léopold battait la sauce avec colère.

Jamais de la vie, pensa Adrien. Peut-être que maman sera obligée de rater la fête.  En tant que ministre des Animaux non-humains, ce sera à elle de faire échouer la proposition de loi pro-chasse.

Framboise se lécha les babines quand le garçon lui passa une tartine de pâté au vin blanc et aux champignons. La tartine engloutie, tout d’un coup, elle leva la tête et écouta avant de se diriger vers la porte d’entrée. Quelques secondes plus tard, Adrien entendit des pas légers dans l’escalier.

     – Maman est là !

     – Tout va bien ici. Va-t-en !

     Adrien trouva sa mère dans l’entrée. La chienne lui faisait la fête.

     – Tu as des devoirs pour demain ?, demanda-t-elle après le bisou.

     – Ça y est. On devait faire de la recherche sur l’abolition de la viande. Papi m’a aidé. Nous sommes allés à Vaugirard et Papi a parlé et je l’ai filmé.

Sa mère était triste et contente en même temps. Contente, parce qu’Adrien aimait faire des petits films ; triste, parce que la mini-caméra était le dernier cadeau offert par son mari à son fils.

     – Tu sais, ton grand-père était très connu à une certaine époque. Il est allé en prison plusieurs fois à cause de son engagement pour les animaux.

Adrien connaissait à moitié ces vieilles histoires. Il s’en voulait un peu de n’avoir jamais posé de questions.

     – Ce soir, tu vas rencontrer des amis de Papi qui faisaient partie de la lutte. Ils ont filmé et libéré des animaux dans des élevages industriels et dans des laboratoires de vivisection. Et oui, tu pourras leur poser des questions !

Sa mère savait toujours lire ses pensées.

Après le dîner, Hugo, le meilleur ami de Morrissey, fit un petit discours. Il serait bref, dit-il, parce qu’il n’avait plus de mémoire, il oubliait la plupart des choses qu’il voulait dire. On avait de la chance, dit-il, que la science médicale ait fait tellement de progrès et que tellement de gens aient pu vivre très longtemps en restant en bonne santé. Comme Morrissey.

     – Mais nous ne devrions pas oublier pourquoi et quand ceci est arrivé. Ce n’est que lorsque les scientifiques ont arrêté l’expérimentation animale que leur recherche a fait un grand bond en avant. Et la raison pour laquelle ils ont arrêté, c’était à cause de l’opposition infatigable des militants comme Morrissey.

Il s’assit et son discours se mua en conversation générale. Quelques-uns se rappelèrent le sauvetage par Morrissey de vingt macaques victimes de la vivisection à la Faculté de médecine. Pour d’autres, c’était l’interdiction de transporter des animaux vers les laboratoires grâce au lobbying de Morrissey.

Les paupières d’Adrien commençaient à se fermer.

     – Il est temps d’aller au lit, lui chuchota sa mère.

Elle l’accompagna à sa chambre où Framboise était déjà installée dans son panier.

Adrien rêva du marché aux chevaux, des taureaux de bronze et de son grand-père tenant des petits singes dans ses bras.

Le lendemain, Adrien ne fut pas le dernier à quitter la salle de classe. Tous les enfants voulaient rencontrer son célèbre grand-père.

     – Donc, tout le monde a aimé ton film ?

Adrien n’eut pas le temps de répondre. Ils venaient de traverser le pont et se dirigeaient vers la maison lorsqu’il remarqua le pigeon. L’oiseau avait une ficelle en plastique enroulée autour de ses pattes et avait du mal à se déplacer. Adrien l’attrapa facilement. Il l’apporterait à la maison pour enlever la ficelle et désinfecter ses blessures. Ce ne fut que lorsqu’il tint l’oiseau dans ses bras qu’il se rendit compte de leur gravité. Du sang coulait d’une plaie au cou.

     – C’est probablement un chat qui l’a attaqué. La ficelle a dû l’empêcher de s’envoler. Tu veux que je le prenne ?

Adrien fit non de la tête. Ils apportèrent l’oiseau à la clinique du Dr. O.  Elle était avec un patient, alors ils s’assirent pour attendre. Adrien parla silencieusement au pigeon en lui transmettant tout son amour, toute sa volonté pour qu’il guérisse.  Soudainement, l’oiseau devint agité, il ouvrait son bec pour avoir de l’air puis sa tête tomba et son corps devint mou.

     – Il est mort, il est mort, je voulais le sauver !

 Les larmes d’Adrien tombèrent sur les plumes douces, se mélangeant avec le sang.

 Ils enterrèrent le pigeon dans leur petit jardin. Léopold récita la strophe du poème d’Aragon qui commence par

                                   « Mon bel amour mon cher amour ma déchirure

                                     Je te porte dans moi comme un oiseau blessé »

et cette fois, c’était Morrissey qui pleurait.

Les mots d’Aragon lui faisaient toujours cet effet.

 

 par Jane Hendy

vacaroja1@gmail.com