21 Juil 2013

 

Le monde sera végan ou ne sera pas…

 

La conférence organisée par La Griffe sur le mouvement végan, le 8 juillet, à Clermont-Ferrand, a été un succès. Bien sûr, avec une quarantaine de personnes, il s’agit d’avoir le triomphe modeste, mais sur un tel thème, on ne pouvait décemment s’attendre à beaucoup plus. A Clermont-Ferrand, c’était une première. De mémoire de bipède, cela n’avait encore jamais existé dans l’Auvergne sauvage, patrie de la saint-cochon (photo) et autres saints nectaires, saindoux, etc.

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Élise Desaulniers et son compagnon, complice et co-conférencier, Martin Gibert, avaient contacté La Griffe seulement une dizaine de jours plus tôt, proposant cette intervention. Nous ne les connaissions pas, et ils ne nous connaissaient pas non plus. Qu’importe ! Nous avons accepté de suite. Les délais étaient courts. Il a fallu aller très vite. Nous n’avons pas eu à le regretter.

 

L’éthique d’abord

Élise Desaulniers est québécoise, ancienne élève de Sciences Po, elle a travaillé pour Air France pendant huit ans. Elle s’est intéressée à l’éthique animale grâce notamment à Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, qu’elle a rencontré à Montréal. « Au Québec, il n’y avait rien sur ce sujet. Tous les  ouvrages étaient publiés en anglais ». Partant de l’axiome bien connu qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, elle a écrit les bouquins qu’elle aurait aimé lire… Après Je mange avec ma tête, elle a publié Vache à lait. Dix mythes de l’industrie laitière.LG-Conf-vegan-Image-Desaulniers-EP1.jpg

Elle a rencontré Martin Gibert à Montréal. Le Français, originaire d’Auvergne, avait été envoyé au Québec pour y enseigner et préparer du même coup un doctorat en éthique. « Je n’aimais pas particulièrement les animaux et j’avais un taux d’empathie tout ce qu’il y a de plus normal ». Et pourtant, au contact d'Élise, il s’est intéressé de très près à l’éthique animale. Au point d’intervenir aux côtés de sa compagne dans les nombreuses conférences qu’ils donnent dans la province francophone du Canada.

Car le mouvement végan est né d’un souci éthique. Pour mémoire, rappelons que le véganisme consiste dans le refus inconditionnel de participer si peu que ce soit à l’exploitation des animaux, en ne consommant pas leur chair, bien entendu, mais également en n’utilisant pas le moindre produit qui découlerait de cette exploitation. Hors de question pour un végan de s’acheter des chaussures ou un canapé en cuir, de manger du miel ou de porter un pull en laine. Ni non plus de se soigner avec des médicaments testés sur des animaux, etc.

On l’aura compris, il s’agit d’un mode de vie extrêmement exigeant qui demande de revoir de fond en comble les croyances et les usages qui, pour l’immense majorité d’entre nous, ont fondé nos comportements.

Tout est question de degré. Du carnivorisme, ou plutôt du carnisme (voir plus loin), expliquaient les deux compères, au véganisme, il y a si l’on peut dire des paliers de décompression.

La plus cohérente des attitudes, lorsqu’on refuse la souffrance et l'exploitation des animaux, étant bien entendu le véganisme, on l’aura compris. Le véganisme, c’est en quelque sorte le végétarisme qui déborde de l’assiette pour gagner tous les autres domaines de la vie quotidienne.

Mais celui-ci n’a pas encore très bonne presse. C’est un mouvement naissant, dont on se méfie beaucoup, tant sont nombreuses les idées toutes faites qui circulent à son sujet.

 

Quelle légitimité ?

La plupart des végétariens et/ou des végétaliens, rappelait Martin, le sont pour des questions d’éthique animale et/ou environnementale mais aussi pour des raisons de santé ou simplement de goût. Ces dernières n’entrant pas dans le domaine de l’éthique, mais simplement de la préservation et du souci de soi ou de ses préférences, elles n’entraient pas dans le cadre de la conférence.

Le véganisme a de nombreux détracteurs, en premier lieu ceux qui prétendent qu’il est dangereux pour la santé. Mais, précisait Élise, avec son délicieux « axaeint » d’outre-Atlantique, l’Association américaine de diététique (une référence, à ce qu’il semble) prétend que l’alimentation végétarienne et/ou végétalienne est au contraire bénéfique pour la santé : « De plus en plus de sportifs de haut niveau adoptent le mode de vie végan ou végétalien. S’il était dangereux d’être VG on ne pourrait pas l’être, or, ce n’est pas le cas. » 

Un autre argument contre le véganisme consiste à prétendre que les VG éprouvent moins d’empathie envers les humains qu’envers les animaux. Faux, répondait Martin, citant nombre d’expériences scientifiquement menées sous forme de tests tendant à prouver le contraire.

La confusion entre l’éthique animale et l’éthique environnementale est fréquente. Mais la première concerne les individus en tant qu’êtres sentients (*), alors que la seconde s’intéresse exclusivement aux espèces et à leur rôle respectif dans la biodiversité.

Qu’est-ce qui au départ a généré l’entrée sur la scène mondiale du véganisme ? C’est la souffrance animale bien sûr. « Si les animaux ne souffraient pas, on ne se poserait pas ce genre de question aujourd’hui. La plupart des animaux ressentent la douleur. Il y a peut-être des exceptions, mais on ne le sait pas encore. »

En exergue, parmi les diapos que les conférenciers faisaient défiler sur l’écran, cette phrase émanant d’un collectif de scientifiques : « Les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques qui produisent la conscience. Les animaux non humains, soit tous les mammifères, les oiseaux et de nombreuses autres créatures, comme les poulpes, possèdent aussi ces substrats neurologiques. »

Alors ? Il serait peut-être temps de se poser la question qui fâche : quelle légitimité avons-nous pour maltraiter les animaux comme nous le faisons, en nous arrangeant avec notre conscience pour nous en sortir sans trop de bobos, éviter les états d’âme et le blues du tueur ?…

 

Sophismes

Parmi les grosses bêtises dont on nous rebat les oreilles, Martin Gibert en avait retenu trois, qui ont la couleur, l’aspect et la saveur de sophismes purs et durs.

Il est naturel de manger de manger de la viande…

Oui, concédait-il, mais cela concerne les faits. Les choses telles qu’elles sont. Or l’éthique s’intéresse aux choses telles qu’elles devraient être.

Il poursuivait : il existe des tas de choses qui sont « naturelles » tout en étant profondément immorales ou injustes. La maladie par exemple. Ou encore la domination.

Autre argument bien rabâché, par les viandards, mais aussi par les chasseurs, les aficionados… Tout cela serait une question de choix personnel. Si je veux continuer à manger de la viande, ou à consommer des produits animaux, à chasser ou à assister à des corridas, c’est mon problème et ça ne regarde que moi.

Faux, reprenait Martin. Ça ne concerne pas que celui qui se croit le principal intéressé, puisque ces pratiques ont une conséquence sur d’autres que soi. C’est toute la question du relativisme moral. Il y a des choses qui sont classables dans le « bien », parce qu’elles sont profitables à tous, et d’autres dans le mal parce que non seulement elles ne sont pas profitables à tous, mais encore elles génèrent de la souffrance chez certains. 

Troisième sophisme, savoureux : si les animaux le pouvaient, ils n’hésiteraient pas à nous manger.

L’humain, expliquait Martin, est un agent moral. Il a la capacité de décider. Les animaux, eux, de même que les enfants, les handicapés mentaux, sont des patients moraux. C’est nous, les agents moraux, qui décidons à leur place. C’est nous qui décidons de les élever pour les consommer, ce qu’ils ne feront sans doute jamais. De plus, tous les animaux ne sont pas carnivores, il s’en faut. Parmi ceux que nous consommons, la plupart sont des herbivores. Et à part lorsqu’on leur fait, à leur corps défendant, ingurgiter des restes de cadavres (voir l’affaire de la dite « vache folle » et des farines animales), il ne leur viendrait pas à l’idée de ne serait-ce que nous goûter un tout petit peu. D’ailleurs, l’homme n’est pas le mets favoris des grands prédateurs, loin s’en faut, on ne doit pas être très consommables, en fait.

Le couple a servi sur un plateau à son auditoire de quoi claquer le beignet à ceux qui croient attaquer les végans ou aspirants végans à coup de vérités premières, d’idées toutes faites et de sentences fantaisistes. De quoi remonter le moral à un parterre de VG dépressifs.

 

Vous avez dit carnisme ?

Après quelques considérations environnementales sur la consommation de viande et ses dégâts, on passait au c?ur du sujet. Comment est-il possible, sachant tout ce que l’on sait, sachant que l’on se comporte mal et qu’il est de toute urgence de changer nos habitudes, de refuser avec une obstination inouïe, irrationnelle au possible, de pérenniser cette infinie violence en refusant de la voir et, pire encore, si l’on consent à la voir, de tenter de la justifier ?

D’abord parce que nous nous appuyons sur l’expérience, répondait Martin qui est, rappelons-le, chercheur en psychologie. « On est irrationnels dans nos goûts, et on préfère ce qui est ancien. » Autrement dit, on aurait peur de la nouveauté… « On est carnistes, ajoutait-il (le carnisme étant le contraire du véganisme, NDR). Le carnisme est l’idéologie selon laquelle il serait nécessaire de consommer des protéines animales, et aussi qui nous entraîne à considérer les animaux comme des êtres totalement différents de nous. ».

Sur ce sujet, Martin Gibert évoquait des tests qui consistent à interchanger la photo d’un animal avec un autre ainsi que les légendes qui s’y rapportent. On constate que nous acceptons très facilement que l’un soit désigné comme victime, et pas l’autre, alors qu’il n’existe aucune raison objective et cohérente pour cela. « Notre esprit s’arrange toujours avec le pire. Il s'adapte en attribuant des capacités mentales moindres à des animaux lorsque ceux-ci sont destinés à être tués pour être consommés. »

Un tour par le goût que nous sommes censés avoir pour la cuisine traditionnelle (nous pensons que la vie sans la viande serait bien plus triste), par notre tendance naturelle à être conservateurs et conformistes, par l’idée reçue qui consiste à associer automatiquement la gastronomie à la viande, par le lavage de cerveau qui est effectué au travers des images que l’on nous présente et qui gomment toute trace de souffrance (cf. la Vache qui rit) et par lesquelles on se laisse d’autant plus facilement convaincre qu’elles nous apportent la paix de l’âme, et on a fait à peu près le tour de ce qui peut constituer un frein à notre progrès intellectuel et éthique.

Enfin, concluait Élise, avant d’inviter les auditeurs à entrer dans le débat, nous consommons viande et produits animaux par défaut… Ces mets représentent la « norme » en matière d’alimentation. Il s’agit désormais d’inverser cette norme.

En gros : dans un premier temps, que ce soit le steak qui accompagne les frites et non le contraire. Et peut-être, en y mettant du nôtre, le steak finira-t-il par disparaître tout à fait de nos assiettes…

 

                                                                                                        Josée Barnérias

 

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