Expérimentation animale : ni tout noir, ni tout blanc, mais vraiment très sombre…

Expérimentation animale : ni tout noir, ni tout blanc, mais vraiment très sombre…

Au XIXe siècle, on l’appelait la vivisection. Aujourd’hui, les termes sont plus lisses. On parle de recherche sur les animaux, d’expérimentation animale… Mais ce que l’on ignore – ou que l’on choisit d’ignorer – c’est que la réalité, elle, n’a pas vraiment changé.

Audrey Jougla, auteure de Profession : animal de laboratoire, a contacté La Griffe il y a quelques mois. Dans le cadre de la parution de son bouquin, dont le bénéfice des ventes est intégralement reversé à quatre associations antivivisection, elle a entrepris une sorte de tour de France dans le but de partager ce qu’elle a vécu lors d’une longue et douloureuse enquête qui a duré un an et demi.

Nous nous sommes empressés d’accepter sa proposition de venir à Clermont-Ferrand pour une conférence qui a eu lieu le 26 février au soir, dans la salle Georges-Conchon, prêtée par la Ville, devant un public de près de 90 personnes.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Audrey Jougla maîtrise parfaitement son sujet. Pendant près d’une heure et demie, elle a disséqué les rouages de l’expérimentation animale en prenant bien soin de garder pour elle les images les plus pénibles qu’il lui avait été donné de voir. Cette souffrance, elle se l’est infligée à elle-même, pour savoir, et pour que d’autres sachent…

Il est très compliqué d’entrer dans les labos*… Elle y est parvenue, pourtant, en invoquant un mémoire de recherche en philosophie éthique sur le thème du « mal nécessaire ».

*Pour faciliter la lecture du texte, sans l’alourdir d’expressions convenues du genre « a-t-elle dit », « a déclaré la conférencière », etc., nous avons choisi de mettre les propos qui lui sont attribués en italique.

Premier écueil : si vous n’avez pas de connaissances scientifiques, vous n’avez pas droit à la parole. Il existe pourtant un point commun entre les militants et les chercheurs : la souffrance existe, elle n’est pas niée. On est en plein dans la problématique du mal nécessaire. Et on n’a pas besoin d’être directement concerné, contrairement à ce que l’on veut vous faire croire, pour avoir un avis sur la question.

Audrey Jougla donnait une définition de l’expérimentation animale : tester sur les animaux des protocoles scientifiques ou des substances pour mieux comprendre la physiologie d’un organisme et sa réponse à divers facteurs ou substances et en vérifier ou évaluer l’innocuité ou la toxicité afin de prévoir son application sur l’homme.

En 2010, près de 12 millions d’animaux ont été « utilisés » dans l’Union européenne, dont 2,2 millions en France… Ces chiffres n’accusent pas de tendance à la baisse.

Ce qu’on nous montre de l’expérimentation animale, c’est une petite souris blanche au creux d’une main gantée de latex. La petite souris, apparemment, se porte très bien. Cette vision édulcorée n’a rien à voir avec la réalité. En France, il y a en ce moment 2,2 millions d’animaux qui ne vont pas bien du tout…

Dans quels domaines a-t-on recours à l’EA ? A peu près tous… L’enseignement, la toxicologie, la recherche appliquée, la recherche fondamentale… Sans que l’on sache très bien en quoi consiste cette dernière. La toxicologie concerne surtout des tests sur la peau, dans les yeux. La recherche fondamentale, c’est 46 % des expériences en France, entre autres la psychologie, la psychiatrie, les neurosciences…

Les animaux utilisés sont les souris (61%), les carnivores (12% ), les rats (14%), les cobayes (2%), les primates (6%), les herbivores, les oiseaux, les animaux à sang froid… En principe les grands singes sont protégés. Non pour des questions de sauvegarde des espèces, mais pour des raisons morales. On considère qu’ils nous ressemblent trop.

En principe… Car des dérogations sont toujours possibles. On en a eu la preuve, expliquait la conférencière, récemment, avec les accidents survenus lors d’un essai sur des cobayes humains par les laboratoires Biotrial. On a appris que le médicament incriminé avait été testé sur des chimpanzés, ce qui est pourtant rigoureusement interdit…

Il y aurait, d’après la jeune femme, neuf « bonnes » raisons de pratiquer l’expérimentation sur les animaux.

  1. La plus évidente : on ne peut pas faire autrement… Pourtant, il existe d’autres méthodes, dites « substitutives » : ex vivo, in silico, 3D in vitro, in vitro, organes sur puces, micro-organes (reproduction d’organes humains)…

Si des alternatives existent, alors pourquoi continuer ? Affaire d’intérêts financiers : de la formation à la publication, les subventions sont nombreuses. les méthodes alternatives, elles, ne sont pas encouragées et ne bénéficient pas d’aides financières. Et puis l’aversion au changement existe bel et bien. Enfin, pour certains protocoles, ces méthodes n’existent pas. Enfin, si l’on testait de nouveau certains protocoles avec des méthodes alternatives, ceux-ci ne seraient même pas validés.

  1. Cesser les expériences sur les animaux, c’est s’opposer au progrès de la recherche… Pourtant, les êtres humains ont une physiologie qui n’est pas comparable avec celle des autres espèces. Ce sont les scandales divers qui permettent de mettre en lumière les failles du système…
  2. L’expérimentation animale serait nécessaire à la santé humaine. Si l’on a accompli des progrès ce serait grâce à elle… La recherche avance très vite : trente ans plus tard, rien n’est pareil. Pourtant beaucoup de découvertes autoproclamées ne sont pas remises en question. Il y a, c’est vrai, des choses qui sont accomplies grâce à l’expérimentation animale, encore aujourd’hui, par exemple la greffe de l’utérus. Et l’on peut difficilement s’opposer à cela. Mais si on met en avant les victoires, en revanche, on évite de parler des ratés… Et pourtant, il y en a beaucoup, notamment des décès par milliers liés à des effets secondaires de médicaments. C’est malhonnête. Si on parle de ce qui a marché, il faut parler aussi de ce qui ne marche pas. A contrario, avec l’expérimentation animale, on se prive d’un certain nombre de substances qui sont toxiques pour les animaux et bénéfiques pour l’homme.
  3. Vous préfèreriez qu’on expérimente sur les humains ? L’expérimentation est très douloureuse. Il y a eu des cobayes humains, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais ils ont été choisis parmi des gens considérés comme inférieurs par les expérimentateurs. C’étaient des prisonniers, des juifs, des populations considérées comme une sous-humanité. L’expérimentation animale est venue se substituer à l’expérimentation humaine, elle permet de la faire oublier. Ce n’est pas un hasard si sa légitimité a été fondée juste après le procès de Nuremberg. Celui que l’on juge inférieur aujourd’hui, c’est l’animal. Mais on ne défend pas les animaux contre les hommes, on défend les deux.
  4. Les animaux de laboratoire sont bien traités. la conférencière s’appuyait sur des images et des informations véhiculées par SAFE (Scientific Animal Food & Engineering), qui est, comme Harlan Group, une firme qui commercialise tout ce qui concerne les animaux de laboratoire. Le mot « animal » est introuvable sur leur site. Il est tout simplement impossible de bien traiter les animaux de labo. Parce qu’ils sont rendus volontairement fous ou malades ; parce qu’ils vivent dans un confinement extrême, dans des lieux très bruyants, des sous-sols éclairés en permanence au néon. C’est un environnement carcéral. Quant aux relations avec le personnel animalier… On a beaucoup de mal à travailler avec des animaux qui souffrent, dont on sait qu’ils sont là pour ça, et à prendre soin d’eux en même temps. Des fois, cela se passe bien, et d’autres fois moins bien ou très mal. Mais quoi qu’il en soit, ce sont tous des animaux en grande souffrance.
  5. Il existe des comités d’éthique qui valident les protocoles. Avant la directive européenne, les comités d’éthique étaient facultatifs. Aujourd’hui, ils sont devenus obligatoires, c’est vrai. Mais, dans plus de 70 % des cas, cela ne change rien.
  6. Si la législation se fait plus contraignante, les expériences se feront ailleurs. Ce n’est pas un argument. C’est une argutie utilisée pour convaincre les gens de ne rien faire. Cela remet en question tout progrès du droit, de la justice.
  7. Pour les maladies qui nécessitent des organismes vivants entiers, on fait comment ? Dans l’Union européenne, on dépense beaucoup d’argent pour certaines maladies : Alzheimer, Parkinson… Qui consomment beaucoup d’animaux parce qu’il y a beaucoup d’argent derrière. Quant à la vérité, elle est très difficile à débusquer. Les chercheurs vont essayer de vous coincer sur des domaines extrêmement précis et où ils sont très à l’aise. Face à ce genre de propos, il convient d’être très méfiant.
  8. Seuls les scientifiques peuvent juger de la nécessité ou non de l’expérimentation animale… La messe est dite.

Toujours d’après Audrey Jougla, il y a aussi dix questions que l’on ne pose jamais…

  1. Les effets secondaires redoutables et imprévus ne prouvent-ils pas que le modèle animal est approximatif et archaïque ? N’est-ce pas un modèle « faute de mieux » ?
  2. Quelle proportion des expériences concerne le cancer si souvent invoqué ? On n’a pas beaucoup d’infos là-dessus. En tout cas, elle concerne très peu les cancers pédiatriques. L’expérimentation animale ne sauve pas d’enfants. Les cancers pédiatriques, peu nombreux, n’intéressent pas les labos.
  3. Pourquoi les labos travaillent-ils davantage sur certaines maladies ? Uniquement dans un but lucratif. Tous ces labos mettent sur le marché des médicaments qui sont des refontes. cette recherche-là n’est pas déconnectée de la partie strictement commerciale.
  4. Pourquoi n’évoque-ton jamais les expériences menées dans un intérêt commercial qui ne représentent aucun mieux-être pour la société ? Pas de réponse.
  5. Pourquoi les résultats ne sont-ils pas mutualisés, comme c’est le cas dans les essais cliniques ? Parce que les essais sur les animaux ne reviennent pas très chers, alors que ceux sur l’homme au contraire sont très coûteux. Ces derniers sont mutualisés. Il y a pléthore d’expériences redondantes. Cela ne fait rien progresser, sauf la compétitivité des labos.
  6. Si les primates ne peuvent subir que des expériences « strictement nécessaires à la santé humaine » depuis 2013, ne faut-il pas y voir l’aveu qu’il existe des expériences inutiles ? Et pourquoi cette restriction ne s’applique-t-elle pas à tous les animaux ? Il n’existe aucune réponse à cette question. (La réponse ne serait-elle pas dans la question ? NDR)
  7. Les grands singes sont épargnés. C’est l’aveu que l’expérimentation est immorale. Il s’agit bien d’une pratique immorale mais que l’on essaie de justifier. Dans les textes législatifs, il y a du scientifique et du moral, du coup, on ne sait pas à quoi s’accrocher. Les animaux, dans ce débat, demeurent invisibles. Pourtant il ne s’agit pas d’un débat strictement scientifique.
  8. On considère que les animaux sont suffisamment proches de nous en ce qui concerne les expériences de psychologie. Cela signifie que ces expériences reposent sur le postulat d’une ressemblance psychologique entre eux et nous, donc sur une similitude de la souffrance éprouvée par les uns et les autres. La science fait ici l’aveu que ces animaux ressentent les mêmes souffrances que nous, et on les leur fait subir volontairement. C’est terrifiant. Ces expériences sont de la cruauté pure. Qu’il s’agisse de la privation de sommeil, qui les rend fous, ou de tester des armes nucléaires, bactériologiques et chimiques, dans le cadre de la Défense, tout cela est très cruel. On n’a même pas idée de ce que c’est.
  9. Sur quel principe repose l’expérimentation animale ? Sur la supériorité humaine, tout simplement. Mais là, il s’agit d’une question de croyance. C’est la loi du plus fort que l’on fait passer pour l’ordre naturel des choses. Au contraire, si l’on est vraiment supérieur, on doit faire attention, se montrer bienveillant. Il existe des règles pour protéger les plus vulnérables. Mais pas lorsqu’il s’agit des animaux. On est dans la plus totale des contradictions.
  10. Et si c’était vous qui étiez à leur place ? C’est une question que les chercheurs refusent de se poser. On ne peut pas être dans l’empathie quand on fait cela. Il y a des ressorts psychologiques particuliers qui sont derrière. C’est déconcertant de voir des gens qui ont des animaux de compagnie et qui considèrent par exemple que leur chat est un être sensible, mais que les autres, le « matériel de laboratoire », n’en sont pas. Le milieu de l’expérimentation animale est très violent…

Là, il se passe quelque chose de terrible. Audrey Jougla arrête de parler. Elle ne peut plus. La voix se brise. C’est perceptible, de très lourds sanglots montent dans sa gorge. Elle bredouille quelques excuses. Et se reprend. Et continue.

On ne se rend pas compte. C’est la même violence que dans les abattoirs. Ce n’est pas acceptable. Je suis révoltée. Il faut juste expliquer aux gens que ceux qui sont impliqués ont de gros intérêts. Les militants, eux, n’en ont pas.

L’auditoire est sous le choc. La soirée continue avec des questions auxquelles Audrey Jougla répondra avec soin. Plus tard, dans le hall, elle dédicacera son livre pendant un long moment, et recueillera les paroles d’encouragement, les félicitations de celles et ceux qui se trouvaient dans la salle et ne repartiront pas tout à fait comme ils étaient venus…

Josée Barnérias

A lire, absolument, le livre d’Audrey Jougla, Profession : animal de laboratoire. Editions Autrement, 17 euros.

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