Hommage inattendu aux autres « poilus » de la Grande Guerre

 Revoir ici l’intégralité de la conférence d’Eric Baratay

La Bibliothèque scientifique du campus des Cézeaux avait invité, le mardi 8 avril, l’historien Éric Baratay, pour une conférence portant sur « Les animaux dans la Grande Guerre ». L’ouvrage qu’il vient de publier aux éditions du CNRS (Bêtes de tranchées. Des vécus oubliés) témoigne de la grande maîtrise de l’auteur à propos d’un sujet auquel il est apparemment le premier universitaire à s’être intéressé.

Cette recherche sur « des vécus oubliés », ceux des animaux enrôlés de force dans la guerre de 14-18, mais aussi ceux qui se sont retrouvés par hasard à côtoyer les poilus, Éric Baratay l’a, de son propre aveu, commencée il y a quatre ou cinq ans. « Dans une histoire bâtie par les hommes, on sait beaucoup de choses sur les hommes, mais très peu sur les animaux… Cela voudrait dire que les animaux ne seraient que passifs et ne feraient que subir. C’est une vision qui ne permet pas de comprendre ce qui se passe réellement. »

Ce que nous disent les animaux

C’est un point de vue novateur que celui d’Éric Baratay, une méthode d’investigation qui lui est particulière et qu’il avait déjà mise au point dans d’autres ouvrages, comme « Le point de vue animal ». A la faveur du centenaire de la Grande Guerre, il a pensé que cette méthodologie conviendrait aux animaux du front. Rappelons que la guerre de 14-18 est celle, de toute éternité, qui a enrôlé le plus d’animaux. Il ne s’agit que d’estimations (sans doute au dessous de la réalité), mais on évalue à 11 millions le nombre des équidés envoyés sur le front, 100.000 chiens et 200.000 pigeons, et ceci seulement pour le côté ouest. Et on ne compte pas les innombrables bovins et autres ovins envoyés pour fournir de la viande aux combattants.

Hommes et animaux : des destins inextricablement liés dans la boue des tranchées, sous le feu, dans la mitraille, jusqu’à la mort parfois, souvent…

« Les soldats ont beaucoup parlé des animaux pendant la guerre et après. A partir de 1930, il n’y a plus rien. C’est seulement à partir des années 80 que des historiens amateurs redécouvrent ce thème. »

Et Éric Bratay d’évoquer quelques ouvrages connus, romans pour la plupart, qui ont pris leur source dans cette histoire à côté de l’histoire. Il citait « Cheval de guerre » de Richard Van Emden, adapté récemment pour le cinéma par Spielberg, « Ceux de 14 », de Maurice Genevoix, « Le grand troupeau », de Giono… C’est dans les documents des historiens amateurs que le conférencier a trouvé le plus de matière. Dans les photos aussi, très nombreuses, qui permettent de « compléter ce que disent les textes ». Il se trouve aussi des photos qui ne correspondent à aucun texte, « elles permettent de mettre en valeur des présences qui n’auraient aucune existence sans cela », dit encore le conférencier qui évoque à ce sujet les scènes terribles de chevaux embourbés dans les Flandres.

« Les historiens professionnels montrent la mobilisation massive et la création d’une culture de guerre, ce n’est pas mon propos. Ce qui m’intéressait, c’était de savoir comment les animaux avaient, eux, vécu ce conflit. » Mais il ne fallait pas compter sur leurs témoignages. Encore que. Les animaux ont des façons de dire ce qui les préoccupe, les angoisse, les intéresse. Il suffit de savoir lire dans les comportements, les regards, les cris. Pour Éric Baratay, les documents humains sont des « filtres ». Il convient d’aller au-delà.

« Les hommes regardaient les animaux. On pense souvent que ce ne sont que de simples projections basées sur la sensibilité, des manifestations d’anthropomorphisme. A mon avis, il s’agit plutôt de traductions. »

Des chevaux et des chiens

La présence des chiens est assez occultée. Les registres d’entrée ont tous disparu, sans doute détruits par les archivistes et les bibliothécaires qui n’en avaient que faire. En revanche, on trouve énormément de choses sur les chevaux, émanant surtout des vétérinaires. « A l’époque, le cheval est l’animal-roi. On sait comment ils étaient soignés, comment ils réagissaient dans certaines situations ».

Aujourd’hui les savoirs sont différents. L’éthologie a fait son entrée. « Il s’agissait de croiser les documents d’époque avec les savoirs actuels. Les chercheurs contemporains savent des choses, mais en revanche il y a des choses qu’ils ne savent plus. Inversement il y a des choses que les gens voyaient, mais qu’ils ne comprenaient pas. »

Pour les anecdotes, innombrables, concernant les animaux dans la guerre, on devra se reporter au livre d’Éric Baratay. Il s’est en effet montré intarissable sur le sujet, citant des histoires poignantes, comme celle de ces nombreux mustangs importés d’Amérique du Nord pour pallier le manque de chevaux qui commençait à se faire sentir (on avait sous-estimé la possible durée du conflit). « Très vite, on s’aperçoit qu’on va manquer de chevaux, on les achète en Amérique par troupeaux entiers. Les animaux sont dirigés sur des centres de tri. Eux qui vivaient en liberté et qui sont des animaux grégaires se retrouvent séparés, manipulés. Le transport, l’embarquement sur des bateaux, ont été source d’un stress énorme pour eux.  Peu à peu, on arrive à les éduquer, mais ils restent rétifs jusqu’au bout. Les hommes vont user de la violence pour les faire céder. On assiste à une surmortalité énorme de mustangs qui éprouvent beaucoup de mal à s’adapter lorsqu’ils arrivent au front. »

Les chevaux vont souffrir et mourir beaucoup dans ce conflit. La rupture avec l’homme va être totale. Il y a le transport, la manipulation, l’entassement, le front, mais il y a aussi les charges de cavalerie. Mortelles. « Dans la charge, le cavalier ne maîtrise plus rien. Au bout d’un moment, le seule chose sur laquelle il se concentre, c’est son sabre. Les chevaux voient encore moins de choses que les hommes. Eux, ils se concentrent sur ce qu’ils voient au sol pour éviter les obstacles. Et ils se laissent aller à suivre celui qui est devant. Cela permet de comprendre pourquoi les hommes chargent en groupe serré. C’est totalement suicidaire, parce que de l’autre côté il y a les barbelés et les mitrailleuses, mais si l’on chargeait en ligne, les chevaux prendraient peur et s’enfuiraient. On voit là à quel point les hommes étaient dépendants des animaux. » Très vite, les charges de cavalerie, apocalyptiques, ont été abandonnées.

Quant aux chiens, ils étaient réquisitionnés parmi la population, mais aussi dans les fourrières. « En Allemagne, tout était très bien organisé. En France, c’était l’improvisation totale. On acceptait les dons de chiens, de la part des bourgeois comme des paysans. Ces chiens ont-ils connu l’angoisse de séparation ? On ne le sait pas. Les chiens de compagnie actuels ne sont pas les chiens de 1914. Le lien avec leur maître était alors beaucoup moins fort. » Quant aux chiens qui viennent des fourrières et des refuges, ils ont un passé de chiens errants. « Ils n’ont pas du tout envie de collaborer avec les hommes. Le stress, la fatigue, vont développer chez eux des comportements importuns, ou de l’agressivité. » Les chiens qui ne marchent pas sont impitoyablement éliminés.

Mais il y eut de belles réussites, de vrais moments d’empathie homme-animal notamment avec les chiens sentinelles, ou les chiens messagers.

Des cohortes de victimes

Et puis il y a tous les autres : les ovins et les bovins envoyés sur le front par trains entiers pour y être abattus, les pigeons, les animaux de ferme restés sur place dans des villages déserts et livrés à eux-mêmes, sans soin, sans nourriture, les animaux sauvages comme les rats, l’immense foule des équidés utilisés pour le transport des marchandises, ânes et mulets, les chats et les chiens abandonnés dans les villages alentours qui venaient dans les tranchées, attirés par la nourriture qu’ils y trouvaient en abondance (les soldats étaient très bien nourris) et qui souvent obtenaient un statut de mascotte. Officiellement, ces visiteurs atypiques étaient interdits, mais tolérés (même les officiers, dit-on, avaient aussi des mascottes). Et quel que soit le camp qu’ils choisissaient, ils étaient souvent bienvenus : leur présence affectueuse et rassurante aidait à oublier les horreurs quotidiennes.

Du grand nombre de situations évoquées par le conférencier, des anecdotes, il ressort que les échecs dans les tâches qu’on demandait aux animaux d’accomplir étaient toujours le fruit d’une incompréhension totale de la part des hommes. La méconnaissance absolue qu’ils avaient des animaux étaient une cause de souffrance pour les seconds, qui avaient à subir la violence des premiers.

Les hommes ont beaucoup souffert lors de ce conflit mondial, mais que dire des animaux ? C’est tout au long de l’ouvrage d’Éric Baratay que l’on prend la mesure de leur calvaire. Eux, ils n’avaient rien pour les protéger, si ce n’est la compassion de quelques soldats… Toutes ces « bêtes des tranchées » sont les victimes totalement occultées du conflit. Et ce n’est pas le moindre mérite d’Éric Baratay que de leur avoir consacré un livre. Ils le valent bien.

De tous temps, aujourd’hui encore, les animaux sont en bout de chaîne des guerres que se livrent les hommes. Des cataclysmes qu’ils déclenchent. Mais pour eux, pas de convention de Genève, pas de Croix-rouge… Ils souffrent et disparaissent pour toujours dans l’indifférence générale, avec le seul oubli en guise d’épitaphe…

Josée Barnérias

Bêtes des tranchées. Des vécus oubliés, Eric Baratay, CNRS Editions, 255 pages, 22 euros

D’autres ouvrages du même auteur

La corrida (en collaboration avec Élisabeth Hardouin-Fugier), PUF 1995

Zoos. Histoire des jardins zoologiques en Occident (XVIe-XXe siècle) en collaboration avec Elisabeth Hardouin-Fugier, La Découverte, 1998

Et l’homme créa l’animal. Histoire d’une condition, Odile Jacob, 2003

La Société des animaux de la Révolution à la Libération, La Martinière 2008 (repris en poche)

Bêtes de somme. Des animaux au service des hommes, Points, n° 442, 2011

Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Seuil, L’Univers Historique, 2012

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