Sommet de l’élevage : tout le monde descend

 

 

La Griffe a assisté, le vendredi 8 octobre, à un colloque organisé par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) à l’occasion du Sommet de l’élevage qui se déroulait à Clermont-Ferrand (63). Les intervenants, tous à différents titres collaborateurs de l’INRA, devaient développer, chacun dans son registre respectif, le thème intitulé  » De la douleur au bien-être des animaux d’élevage « .

 » Les éleveurs sont soûlés… « . Pierre le Neindre (1), dès le début de son exposé,  » La douleur chez les animaux, comment l’évaluer et la réduire ? « , semblait plus soucieux de réduire d’abord la douleur des éleveurs à qui l’on demande, d’après lui, bien trop d’efforts :  » N’est-on pas en train, déclarait-il, de fusiller l’agriculture européenne en y incluant le bien-être animal ? «  Ainsi posée, la question contenait la réponse…

« Tout cela est compliqué… »

Aspects divers de la question, philosophique, historique, juridique, enfin économique, étaient survolés, avec toutefois une courte escale du côté des courants animalistes anglo-saxons et leur démarche en faveur des animaux, dénoncée par l’orateur comme une sorte d’aberration, ni plus ni moins. « Quand on va au bout de ce raisonnement, on met les animaux sur le même plan que l’homme !… » Et encore : « S’il faut vous sacrifier (en s’adressant au public) pour le bonheur des poules, on vous sacrifiera ! » Funeste perspective ! Terrible menace !

Mais il admettait que « tout cela est compliqué », tellement qu’il n’a cessé de le répéter tout au long de son exposé, semblant toutefois regretter le temps où l’on ne faisait pas tant d’histoire du                 « bonheur des poules ». Bon c’est vrai, précisait-il, les mammifères et les oiseaux ressentent la douleur, mais pas les poissons ni les reptiles… Ah, bon ! La Griffe avait pourtant entendu dire le contraire, mais il se dit tellement de choses…

Il existe des pratiques « de convenance » qui occasionnent de la douleur, comme l’écornage, l’ablation de la queue, l’ablation ou l’écrasement des testicules… Il s’agit de « limiter » ces douleurs en observant la fameuse règle des 3 R (remplacer, réduire, raffiner) en cours aussi dans le domaine de l’expérimentation animale. Cependant cette règle, soulignait Pierre le Neindre, a des limites : la sécurité des travailleurs, la santé des consommateurs, la compétitivité économique et la réglementation. Des obstacles tels que, tout bien considéré, vouloir réduire la douleur des animaux d’élevage est un challenge que seul un éleveur suicidaire accepterait de relever.

Il y aurait peut-être une solution : un animal génétiquement modifié pour ne plus ressentir la douleur, voilà qui serait parfait. Sauf que le consommateur, alors, est mis devant un cruel dilemme : soit il accepte de consommer des animaux génétiquement modifiés, soit il assume l’inconfort moral de son carnivorisme en acceptant d’être à l’origine des souffrances des animaux qu’il sera amené à consommer…

Il existe une troisième voie, le végétarisme, mais celle-ci n’était pas à l’ordre du jour…

Une posture schizophrène

Pas une seule fois, au cours de son exposé, Pierre le Neindre n’a utilisé le mot « souffrance », préférant se cantonner à la « douleur ». Son successeur, Alain Boissy (2), qui intervenait sur « Décrypter les émotions des animaux pour comprendre leur bien-être », a fait entrer ce nouveau mot dans les cages des animaux d’élevage. Il plantait le décor : il s’agit de trouver des pistes d’amélioration, certes, mais à moindre coût. Il rappelait que la notion de bien-être fait appel à la fois à un état physique et mental, qu’elle consiste dans « l’absence d’émotions négatives comme la peur et la souffrance et la recherche d’émotions positives ». Le traité d’Amsterdam (1997), puis le traité de Lisbonne (2009) ont institutionnalisé le statut d’être sensible de l’animal. A présent, il va falloir faire avec. Alain Boissy a longuement  étudié les animaux d’élevage lors d’expériences diverses effectuées avec des agneaux. De ces expériences, il a pu conclure que ces animaux « sont capables de prévoir, d’anticiper, de construire des attentes, de produire des réactions émotionnelles qui ne sont pas seulement réflexes, mais qui résultent d’un processus d’évaluation. »

Un intervenant : « Vous n’avez pas parlé d’état d’anxiété ou d’état dépressif… ». Réponse : « J’aurais pu, mais j’ai voulu éviter cela pour ne pas sombrer dans l’anthropomorphisme… » Il est clair que refuser d’employer le mot ne signifie pas forcément que l’on refuse la chose comme faisant partie des éventualités plus que probables. Anxiété et états dépressifs existent bel et bien chez les animaux. Mais de là à en parler…

Les expériences menées par Alain Boissy, pour instructives qu’elles soient, ne représentent pas moins une forme de maltraitance : les animaux sont placés dans des situations confortables pendant un certain temps, puis, tout à coup, dans une situation pénible, ce qui ne manque pas de déclencher stress et anxiété, voire colère. Est-il besoin de leur faire subir tout cela pour, au final, les conduire à l’abattoir et conclure que les contraintes liées à la diminution, voire à la disparition de la souffrance sont tellement importantes qu’elles risquent d’être un obstacle infranchissable à une véritable amélioration ?

C’est là que La Griffe est intervenue : « Ce qui ressort de ces discours c’est que, plus l’on connaît les animaux et plus l’on se rend compte que leurs comportements sont très proches de ceux de l’homme. Cependant, l’on continue en toute conscience à les faire souffrir, en se disant que peut-être il faudrait qu’ils souffrent moins, et tout en sachant que cet objectif est incompatible avec la notion même d’élevage et de profit. Il y a là un véritable paradoxe. Voire plus : une contradiction. Combien de temps allons-nous encore pouvoir tenir cette posture schizophrène ? Ne pourrait-on envisager, dans un futur plus ou moins proche, lorsque nous serons enfin vraiment civilisés, la disparition de l’élevage? »

Mais l’hypothèse d’une chute de l’élevage, alors que l’on assistait à son Sommet, n’était guère de circonstance. L’intervention de La Griffe a déclenché, dans l’assistance, un « Ohhh !!! » de réprobation, voire d’indignation, et de stupéfaction. C’était blasphémer…

Les orateurs ont repris la main. Pierre le Neindre livrait quelques arguments irréfutables que lui seul comprenait. Quant au directeur de l’INRA, Michel Beckert (3), il a clos le débat en rappelant que ce colloque répondait à une demande du ministère de l’Agriculture qui posait comme préalable l’acceptation du bien-fondé de l’élevage.

La messe était dite. Les interventions qui devaient suivre, orientées sur des problèmes essentiellement techniques, ont lassé La Griffe, qui s’en est allée rêver plus loin d’un monde sans élevage et sans Sommet…

Ne soyons pas naïfs : tant qu’il y aura des élevages, il y aura des abattoirs, les animaux souffriront et nous porterons la responsabilité pleine et entière de cette souffrance.

                                                                                                                      J. B.

 

(1) Pierre le Neindre est chargé de mission à la Direction scientifique agriculture.

(2) Alain Boissy est directeur de recherche à l’INRA de Theix (63).

(3) Michel Beckert, président du centre INRA de Clermont-Ferrand à Theix.

INRA www.inra.fr

 

 

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