Terreur dans le terroir

 

Saint cochon…

 

et martyr

 

Clermont-Ferrand. Chaque année, il nous faut subir les images, diffusées dans les médias locaux, de la Saint-cochon de Besse, la « capitale » du massif du Sancy. D’année en année, les gens comme moi assistent, impuissants, à cette célébration plébéienne de la grosse bouffe et du meurtre sur animaux. Nonobstant, la manifestation se veut bon enfant. La boustifaille fait l’humeur joyeuse. Les amateurs affluent, en famille, en colonies dégueulées de cars panoramiques, en nombre quoi, histoire de partager cette grand-messe du (mauvais) goût.

 

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En fait de terroir, les cochons qui sont invités (à leur corps défendant) à la fête ressemblent à ceux-ci, qui grandissent dans des élevages intensifs hors sol, entassés, jusqu’à ce qu’ils aient atteint le poids de 120 kilos. Photo L214.

 

Pendant des années, il a fallu que des associations ayant largement pignon sur rue (l’OABA , la FBB) bataillent ferme pour que le cochon ne soit plus sacrifié en public. La pauvre bête était amenée sur le lieu du supplice en carriole, traversant ainsi une foule pas méchante, mais bruyante et excitée. On imagine sa frayeur. Les cochons sont des animaux très émotifs. Ce traitement pouvait légitimement révolter et donnait une image peu flatteuse de l’humaine assemblée. Enfin, la municipalité décida que l’animal serait abattu en coulisses. C’était déjà ça.

Le goût breton

Combien de cochons sont-ils en réalité sacrifiés pour cette fête ? Combien de pauvres porcs ayant passé une vie brève et sordide dans les élevages surpeuplés du pays breton? Car si dans le cochon tout est bon, tout, ou presque tout, provient d’élevages industriels. Le jambon a-t-il un arrière-goût d’antibiotiques et autres folies pharmaceutiques ? Cherchez bien ! C’est le goût breton… Il peut avoir aussi un goût de tristesse et de désespoir. De merde et de sang. D’enfermement, de brutalité et de peur. La bête que l’on montre et qui, peut-être, a gambadé dans les champs auvergnats, n’est que la vitrine de cette mascarade grailleuse.

On appelle cela, en bon langage boucher, la tuerie du cochon. En pays de montagne, c’est un événement festif (ailleurs aussi peut-être). Du moins, c’était. Car, excepté dans quelques campagnes oubliées de la civilisation, on a laissé tomber l’exercice, qui mobilisait pas mal de monde et d’équipements divers durant toute une journée. On disposait ainsi de viande à l’abri dans les saloirs ou au séchage dans les caves, de quoi se sustenter pendant un an. Ce qui ne pouvait se conserver était consommé le jour même et donnait lieu à de joyeuses agapes.

A cette époque-là, le porc n’était pas étourdi avant qu’on lui plantât un couteau effilé comme un pic à glace dans la carotide. La pauvre bête hurlait d’effroi et de douleur, se débattait pour ne pas mourir. Des hommes frustes le maintenaient fermement et sans la moindre compassion. Et cela durait… Il fallait qu’il crie beaucoup et longtemps, pour, disait-on, que le sang s’évacue mieux et que la chair soit meilleure. Moi, j’étais une enfant et j’aimais les bêtes. Je me souviens de ces dimanches glacés de milieu d’hiver. Je me souviens des hurlements. Un dimanche, ici ; la semaine suivante, ailleurs. Il y avait toujours un voisin, plus ou moins proche, pour sacrifier à la coutume. Et inviter tout le quartier. Un bon mois de fête du cochon était assuré, que l’on fût invitant ou invité.

Moi je courrais me réfugier dans ma chambre, entassant les oreillers sur ma tête.

J’entendais quand même… J’aurais voulu les sauver, les emporter loin, ces victimes innocentes d’hommes brutaux et mauvais.

Mais que pouvait une petite fille contre l’humanité toute entière ?

Ces cris, je les entends encore, je les entendrai toujours. C’est pourquoi une fête comme la Saint-cochon me semble tellement abjecte. Elle l’est.

Mais elle a son utilité. Elle fait office de congrès, de carrefour des tendances, de « sommet », de symposium pour les politiques de la région (http://www.youtube.com/watch?v=h1uMJi7WpFY). Ils s’y retrouvent entre amis et compères, s’y congratulent, y pavoisent et les médias complaisants ne manquent pas de commenter ces rencontres enjouées, « près du peuple », qui pourraient bien rapporter quelques voix supplémentaires dans les urnes. Rien ne doit être négligé.

 

En principe, les sacrifices de sang ne devraient plus exister dans un monde laïc. Ils perdurent pourtant encore, chez les musulmans et les israélites qui s’accrochent à un rituel multimillénaire et bien anachronique. Les chrétiens y ont renoncé. Cependant, la Saint-cochon fait un peu figure de résurgence sacrificielle. Sacrifice laïc, cela va de soi, mais sacrifice tout de même. Autour de la mort d’un seul, souder la communauté des vivants…

Saint-cochon : le terme se veut parodique mais, au fond, ne trahit-il pas un dangereux penchant pour les rites sacrificiels que quelques siècles de civilisation n’ont pas réussi à éradiquer complètement ?

Saint-cochon : au-delà du prétexte, la fête est violente et meurtrière. Elle ne grandit pas ceux qui y participent. Elle a beau essayer d’endosser un accoutrement néo-rural dont raffolent à la fois les gens du cru et les citadins en mal d' »authentique », elle demeure une célébration du mépris de l’autre, du déni de sa souffrance. L’autre étant bien entendu le quadrupède. Et s’il n’est pas un saint pour autant, je serais assez tentée de lui accorder un statut de martyr.

Jeph Barn.

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