Merci à la FLAC et à son président Thierry Hély
Merci à l’historienne Élisabeth Hardouin-Fugier pour sa remarquable
Histoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècle
Bien sûr, nous le soutenons sans hésitation. En matière de corrida le déni, cependant, est la règle...
BLING BLING
L’odieuse, l’incompréhensible tauromachie n’a que trop duré. Qu’il se trouve encore, dans la France du XXIe siècle, des spectacles qui pourraient rivaliser avec les écartèlements, les supplices divers, les exécutions publiques dont on raffolait il n’y a encore pas si longtemps que cela (la dernière a eu lieu à Versailles en 1939), voilà qui a de quoi étonner. Et pourtant, la civilisation, que l’on pensait avoir définitivement apprivoisée, est un rempart bien fragile face aux coups de boutoir que représentent les tentations de la sauvagerie, de l’arriération et de la cruauté, quels qu’en soient les prétextes. La corrida est l’une de ces honteuses résurgences. Car, que penser d’un spectacle qui consiste à infliger à un animal une mort lente et douloureuse ? Qu’il n’a pas sa place dans le monde moderne ? Ce serait faire preuve d’un bel optimisme ou d’un indécrottable aveuglement. Ce spectacle existe bel et bien, et il est protégé par la loi…
Du coup, ses prosélytes en appellent à la « tradition », à la « culture », à l’« art », aux « mythes »... Ils vont chercher bien loin pour justifier ce qui ne peut plus l’être désormais. Ils sont prompts à étayer leur point de vue avec des discours aussi fumeux que grandiloquents et des mises en scène clinquantes. Le philosophe Francis Wolff est leur « théoricien » préféré et talentueux. Mais désormais on ne l’entend (ou ne le lit) plus guère sur le sujet. Les aficionados sont orphelins.
Quant aux anti-corrida, de plus en plus organisés, ils ne voient sur le sable de l’arène que le supplice programmé d’un herbivore arraché à son herbe, qui ne sait pas ce qui l’attend et n’a aucune chance d’en réchapper.
Les « fêtes », les célébrations qui s’appuient sur le sacrifice d’un animal sont légion, même encore dans l’Europe d’aujourd’hui. La France n’est pas en reste, même si beaucoup ont disparu. Citons la chasse à courre, aussi cruelle qu’inutile ; la « saint-cochon », parodie grotesque d’anciennes fêtes profanes, célébrée dans nos charmants villages ; dans le registre religieux, le sacrifice de l’Aïd et les abattages sans étourdissement ; les combats de coq (qui participent de la même dérogation que les corridas), et même les courses hippiques ou encore les courses de lévriers qui n’exigent pas la mort des animaux mais ne s’en offusquent pas non plus. Il y en a d’autres…
SUBLIMATION OU SUPERCHERIE ?
Tout cela hélas n’est pas nouveau, mais la corrida a ceci d’exceptionnel que, depuis ses balbutiements dans les abattoirs de Séville au XVIIe siècle jusqu’à nos jours, ses adeptes n’ont eu de cesse de codifier le supplice, de l’habiller, d’en faire un spectacle qui se veut flamboyant, précis, soumis à des règles complexes que seuls les initiés peuvent décrypter. En un mot, la corrida (la tauromachie pour les intellos), ça se mérite. N’est pas aficionado qui veut. Comme, à la chasse à courre, n’est pas suiveur celui qui se contente de suivre vaguement de loin. Il faut s’impliquer. Donner de sa personne. Qui entre en corrida est accepté dans une élite, on lui enseigne les arcanes d’une pratique savante, depuis la mâle élégance (voir l’accoutrement suggestif des toreros) jusqu’à la terminologie alambiquée, la métaphore lyrique et créative - car l’on ne regarde jamais deux fois le même spectacle. Evidemment.
L’art est, dans le meilleur des cas, une transfiguration de la réalité. Un film, une pièce de théâtre, un tableau, une sculpture… sont des appropriations, par le ou les créateurs, d’éléments arrachés au réel et passés par le prisme de l’imaginaire et de la pensée structurée. Pas seulement, puisque l’art est aussi une technique. Un langage, qui se renouvelle sans cesse pour enrichir notre vision du monde.
Rien de tel dans la corrida. Toute la mise en scène qui la sous-tend n’existe que pour dissimuler la réalité de la souffrance et de la mort. Là où d’autres pratiques sont une forme de sublimation, la corrida est une supercherie. Si la corrida est un art, c’est celui du mensonge. Il s’agit de donner à une lente agonie infligée à un être sensible et innocent l’apparence d’un combat d’où l’Homme (quelquefois la femme) sortira vainqueur (il y a bien eu des ratages – une soixantaine depuis le XIXe siècle – lors desquels de valeureux toreros ont perdu la vie : dira-t-on qu’ils l’ont bien cherché ?).
DES CHIFFRES ET DES LETTRES
Trois actes – la symbolique des nombres est elle aussi convoquée - ou « tercios » (on s’exprime en espagnol, c’est plus chic) : en quelque quinze ou vingt minutes, la messe est dite, l’affaire pliée. On peut passer à la suivante. Le taureau n’entre cependant pas dans l’arène sans avoir subi au préalable quelques mises en condition douloureuses qui ont pour but de le « casser » et de ne le rendre dangereux, en dépit d’une sombre et impressionnante carrure, que pour des toreros très maladroits.
Le premier tercio, appelé le « châtiment » (pour quel crime au fait ?), met en scène un ou deux picadors à cheval dont le rôle est de planter leur longue pique jusqu’à parfois 30 cm de profondeur dans le dos de l’animal, afin de sectionner les muscles du cou et couper les ligaments de la nuque. La lance peut également atteindre les nerfs rachidiens, provoquant une douleur intense. L’opération peut se répéter jusqu’à six à huit fois. On appelle cela « travailler » ou encore « humilier » le taureau (« toro » pour les initiés…). Au terme de ce premier tercio, l’animal ne pourra plus relever la tête et, ainsi, donnera l’illusion de vouloir charger. Les chevaux aussi sont souvent les victimes de ce premier épisode et peuvent subir de graves blessures de la part d’un taureau affolé et rendu furieux par la souffrance.
Le second tercio, celui des banderilles, est plus « récréatif » : voilà que la pauvre bête est affublée de bâtons et de rubans aux couleurs vives qui sont du plus bel effet sur l’écarlate luisant du sang qui commence à s’écouler depuis les plaies de son garrot. En réalité ces innocentes fléchettes sont des harpons munis d’un crochet anti-recul. Chaque taureau en recevra trois paires, dont la pointe de 6 cm, acérée comme une lame de rasoir, bougera dans la plaie, étrillant les chairs au moindre mouvement.
Enfin, le troisième et dernier tercio fera intervenir la star du spectacle, le matador (celui qui donne la mort, de l’espagnol matar, tuer). Le taureau, à ce moment-là, est à bout de forces. Il a perdu beaucoup de sang et il a subi d’insoutenables douleurs. Mais la bête bouge encore. Alors on va lui demander un dernier petit effort. Après tout, les spectateurs ont payé, il ne s’agit pas de les décevoir.
On va lui planter dans le garrot une épée de 85 cm. Le plus souvent elle déchire les flancs ou transperce un poumon, et c’est l’hémorragie interne. Si un coup d’épée ne suffit pas pour coucher le taureau, on recommence autant de fois qu’il le faut. Mais ce n’est pas fini : place au descabello, que l’on plante entre les deux cornes dans le but de lacérer le cerveau. Lorsque le taureau est – enfin - à terre, on l’achève avec la puntilla, un poignard que l’on fiche dans la nuque pour sectionner la moelle épinière.
Problème : en dépit d’une sur-utilisation et d’une apparente maîtrise des armes blanches, dont on voudrait faire croire qu’elles sont maniées de façon quasi chirurgicale, il arrive, dans plus du tiers des cas, que le taureau, au terme d’un intense charcutage, soit encore en vie au moment où on le traîne hors de l’arène, accroché à un véhicule, et même que, le cas échéant, on lui sectionne à vif les oreilles et la queue, comme le veut une joyeuse coutume, pour les offrir aux toreros les plus « valeureux »…
LE TERCIO DE TROP
L’article 521-1 du Code pénal, relatif aux mauvais traitements et actes de cruauté envers les animaux, passibles – faut-il le rappeler ? – de peines d’emprisonnement, concerne bien entendu la corrida (et les combats de coqs). Mais, par la grâce des lobbies pro-taurins et de la pusillanimité des parlementaires, un alinéa a été rajouté, qui dit ceci : « Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureau lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. » Et toc ! On ne dit pas en quoi - combien de temps (d’années en l’occurrence) - peut consister cette interruption. Voilà qui est bien commode.
Les anti-corrida réfutent la légitimité de ce texte, l’accusant d’être anticonstitutionnel, mais rien n’y fait. Grâce à lui, depuis de nombreuses années, les corridas perdurent dans les régions du sud de la France, avec la bénédiction des pouvoirs locaux en place qui n’hésitent pas à les subventionner.
Les anti-corrida dénoncent aussi l’opacité des financements, les écoles taurines, véritables cours de boucherie pour les enfants qui se font la main sur des veaux.
Il est aujourd’hui essentiel et urgent que cette abomination qu’est la corrida, entrée en France en 1853 par le caprice d’Eugénie de Montijo, l’épouse transpyrénéenne de l’empereur Napoléon III, aille rejoindre les oubliettes de l’Histoire sous peine de voir la belle civilisation des Droits de l’Homme et des Lumières, dont nous sommes si fiers, se teinter des couleurs de la barbarie.
On compte sur l’intelligence et l’humanité des parlementaires. On a tort. Plusieurs tentatives, depuis deux bonnes dizaines d’années, émanant de quelques député.es courageux.ses, se sont lamentablement noyées dans l’indifférence d’un Hémicycle sourd à tout ce qui concerne la souffrance des bêtes.
La corrida, aux dernières (bonnes) nouvelles, ne se porterait pas très bien… Cette ignoble pratique est désormais d’un autre âge. Et elle s’effacera peu à peu, disparaîtra des arènes et de nos mémoires. Les nostalgiques pourront toujours s’en donner à cœur joie par écran interposé, via quelque approximatif jeu vidéo...
Mais restera la honte sur la tête de celles et ceux qui avaient le pouvoir d’arrêter net le massacre et ne l’ont pas fait ! Mesdames et Messieurs les député.es, les sénatrices et les sénateurs, il est encore temps. Ressaisissez-vous !
Toujours étonné par la diversite politique, sociale, qui caractérise les afficionados pour nous le récit et les images sont tellement incongrues, déplacées…. Et l’ensemble des citoyens qui ne voit où ne veut pas voir… Le symbole de la cruauté humaine …
Complètement solidaire de votre combat contre cette pratique qui offre un spectacle à des psychopathes avides de sang et de souffrances