Deux mois et trois jours…

 

Le 7 septembre 2011, en fin de matinée, Maya, une petite chatte tigrée de sept ans, arrivait à s'échapper de sa caisse de transport et faussait compagnie aux automobilistes qui la ramenaient chez sa maîtresse, à Marseille, après qu'elle eut passé quelques jours en Creuse. Cela se passait sur une aire de repos de l'A75, à une vingtaine de kilomètres de Clermont-Ferrand.

Maya, qui n'avait sûrement pas envie de retourner dans sa boîte pour poursuivre un voyage qui lui soulevait l'estomac, se sauvait donc prestement et prenait le premier chemin qui se présentait à elle? Et ses convoyeurs, très vite, la perdaient de vue? Ils l'appelaient, écumaient fourrés et talus, en vain. Sa maîtresse, alertée, décidait alors de quitter Marseille pour venir à sa recherche. Pendant deux jours et deux nuits, elle campait littéralement sur l'aire, et multipliait ses investigations. Affichettes, flyers dans les boîtes aux lettres du village de Saint-Yvoine, sur la colline qui surplombe l'autoroute, et où elle pensait que la minette avait pu se réfugier? Elle n'a rien négligé. Elle a même fait passer une petite annonce dans le journal La Montagne.

Une dangereuse solitude

Une bénévole de La Griffe a lu cette annonce, qui l'a interpellée. Et nous avons décidé de nous mettre à la recherche de Maya. Nous avons contacté Annick, désespérée de ne pas avoir retrouvé sa chatte. Nous savions que les chances de la récupérer étaient minces, mais Maya était tatouée, portait un collier avec un numéro de téléphone?

Nous étions bien conscients qu'il lui faudrait déjouer des tas de pièges : les chasseurs, les chiens, les voitures, la faim, la soif, la fatigue, les accidents du terrain? Il lui faudrait du courage, de la chance, et un solide instinct de survie. Comment réagirait-elle, perdue, loin des siens ? Plusieurs fois, deux bénévoles de La Griffe se sont rendus sur place. Pendant des heures, ils ont écumé le village, ratissé les alentours, ont déposé des trappes, interrogé les habitants. C’était devenu « leur » affaire. Et toujours rien, pas la moindre trace? Maya était-elle vivante ou morte ? Nous pensions qu'elle pouvait très bien se terrer dans un coin? Mais aussi être partie ailleurs. Plus loin? Ou avoir succombé à quelque péril.

Maya, depuis sa plus tendre enfance, a été aimée et choyée, elle n'avait rien de ces pauvres chats abandonnés à la rue qui ne doivent leur survie qu'à un apprentissage rigoureux à la vigilance, qui ne connaissent pas une minute de repos, qui ne dorment jamais qu'à moitié, qui se sentent menacés en permanence, qui doivent trouver leur pitance n'importe où, même dans les lieux les plus improbables. Il y avait la même différence entre Maya et un chat de la rue qu'entre un enfant des beaux quartiers et un gosse des favelas? Autant dire qu'elle manquait sûrement de défense pour affronter une dangereuse solitude?

 

Maya-1.jpg                                        Maya au temps du confort et de l’insouciance… 

 

Nous pensions beaucoup à elle, à sa maîtresse aussi, qui devait être si tourmentée? Il y a des milliards d'animaux martyrs, perdus, mais (allez savoir pourquoi ? Nous ne l'avions même jamais vue qu'en photo?) nous nous sommes attachés au sort de cette pauvre Maya, chatte commune de race européenne. Nous pensions à elle, oui, et nous réfléchissions souvent : où pouvait-elle être ? Quelles chances avait-elle de s'en tirer ? Nous essayions de nous mettre dans sa tête, dans sa peau de petite bestiole lâchée dans un environnement inconnu et forcément hostile?

Cela faisait deux mois que Maya avait disparu. Nous voulions retourner à Saint-Yvoine pour rendre visite à une vieille dame qui nourrissait des chats dans la rue. Peut-être l'aurait-elle aperçue.

Hagarde…

Et, un après-midi, en ouvrant la messagerie de La Griffe, la surprise : un courriel dont l'objet était « Maya est retrouvée ». Il émanait d'un ami d'Annick, qui vit dans le nord de la Creuse.

Le message était assez bref. On avait retrouvé Maya, en très mauvais état? Mais en vie.

Le message suivant était plus explicite.

Le 9 novembre, une dame trouvait un chat allongé au soleil sur son gazon, presque inanimé. Elle prenait l'animal, l'emmenait chez elle. Voyait le collier et le numéro de téléphone. À17 heures, Annick était prévenue qu'on avait retrouvé Maya, car il s'agissait bien d'elle. Elle alertait Pierre, son ami creusois, avant de prendre la route pour l'Auvergne. À20 h 30, Pierre arrivait à Saint-Yvoine. « Je découvre alors une Maya hagarde, dans un petit panier, et qui ne touche pas la nourriture qui lui est proposée. Ses yeux écarquillés sont fixes. Sa tête a de légères oscillations. Dès qu'on la pose au sol, elle s'affaisse? » Peu après, Maya était rapatriée en Creuse et recevait, pendant la nuit, la visite du vétérinaire.

Maya a-t-elle trouvé que l’endroit était convenable pour y mourir : de l’herbe tendre, un rayon de soleil dans la quiétude d’un après-midi d’automne ?… Ou peut-être a-t-elle utilisé les quelques forces qui lui restaient pour une ultime tentative de rejoindre le monde des hommes qui seuls, elle le savait, pouvaient la secourir ? Quoi qu’il en soit, Maya a fait le bon choix.

Le diagnostic était terrible : la chatte était en état de total épuisement physiologique, au bout du rouleau, comme on dit : déshydratation, hypoglycémie, hypothermie, et à deux doigts de la crise cardiaque. Difficile de poser un cathéter pour la réhydrater : elle n'avait quasiment plus de sang dans les veines. Il a fallu six énormes piqûres de sérum physiologique auquel on avait rajouté des tas de vit
amines et autres reconstituants, et autant le lendemain matin, pour que Maya, qui entre-temps avait retrouvé Annick (ou le contraire) commence à émerger de sa torpeur pour des progrès visibles d'heure en heure?

 

LG-Maya-retrouvee-5.JPG                                                                               Le sauvetage…  

 

Maya est repartie chez elle, à Marseille. Au terme de deux mois et trois jours d'errance. Nous lui souhaitons longue vie, loin, très loin des aires d'autoroute.

Mais, au-delà de la joie que nous éprouvons à savoir qu'au moins pour elle le pire a été évité, cette histoire nous a appris quelques petites choses. Qui sait si cette attention, ce souci qu'on lui a portés, ne l'a pas aidée, de manière certes très occulte, à survivre ? Je me méfie de toute pensée magique. Les poudres de perlimpinpin et autres providentielles panacées ne sont pas ma tasse de thé, mais je me dis que, peut-être, la télépathie ou quelque chose du même genre, ce n'est peut-être pas un mirage? Il paraît que les animaux sont sensibles à cela? Je n'irai pas plus loin dans mes élucubrations afin de ne pas prendre le risque de passer, aux yeux des indécrottables rationalistes, pour une demi-folle? Même si, au fond, je me fiche comme d'une cerise de leur avis.

Pour revenir à des choses plus triviales, gardons bien à l'esprit que, contrairement aux idées reçues, un animal domestique livré à lui-même ne se débrouillera pas tout seul, comme le prétendent souvent ceux qui ne savent rien mais le disent tout de même assez fort, histoire de liquider le problème. Il lui faudra une sacrée dose de chance pour survivre. Cette chance inouïe, Maya l'a eue.

Enfin, je persiste à croire que ce qui l'a aidée le plus, c'est l'amour de ceux qui l'avaient perdue, et aussi peut-être, un petit peu, les nombreuses pensées que nous lui avons adressées?

 

                                                                                                                                             J.B.